
D'hier ...
Un jour d'été, au début des années soixante-dix, parcourant le tour du Mont-Blanc, je m'arrêtais près du grand cairn de la Croix du Bonhomme.
Nous étions trois randonneurs « à l'ancienne », avec nos gros sacs pleins
de indispensable et du superflu, aussi lourds à la vue qu'aux épaules,
mais conformes aux idées de ce temps. Après une brève halte auprès de cette
borne, nous filons directement au col des Fours, puis vers l'Italie, sans
rencontrer âme qui vive, savourant cette solitude qui, aujourd'hui n'est
plus qu'un souvenir.
Malgré la brièveté de cette halte, nous aperçûmes
au-dessous de nous, dans l'ensellement du col, assis sur la pelouse alpine
bien rasée, solitaire et têtu sous les assauts du vent, le refuge du Touring-Club
de France, haussant avec rudesse ses murs de pierres à moitié arasés. Depuis
1924, en plein cœur des Alpes, au croisement du GR 5 Hollande - Méditerranée
et de l'itinéraire du tour du Mont-Blanc, à 2433 mètres, il accueille, avec
un confort remarquable pour l'époque, des randonneurs de toutes nationalités.
Puis la guerre et la malignité des hommes s'acharnèrent sur lui. Les rigueurs
du climat, les dures conditions de l'altitude, l'isolement du site s'allièrent
aux vandales pour amorcer sa décadence. Mais en 1965 un stage de scouts
franco-allemands l'avait sauvé d'une ruine définitive, dans le cadre de
l'opération SOS Bonhomme. Puis le TCF le restaura sommairement. L'ouverture
officielle fut célébrée en 1968 pour l'inauguration de la salle à manger.
Je n'imaginais pas à l'époque, qu'une décennie plus tard avec Georges,
Charles et Coco nous attaquerions le grand nettoyage de ces lieux
dont il ne restait dans mon souvenir qu'une vision de toiture très
« TCF ». En effet, j'avais appris fin 82, que le CAF d'Albertville
cherchait un gardien pour ce refuge de la Croix du Bonhomme laissé
ouvert à tous vents pendant cette année-là, et en passe de redevenir
une ruine. Je tentais ma chance, quittant le domaine de la mer et
des bateaux où j'avais exercé mon premier métier dans la marine
marchande. Il faut dire que le granite du Mont-Blanc m'avait déjà
souvent fait délaisser celui de la côte d'Emeraude, et que l'idée
de travailler en montagne me trottait dans la tête depuis un moment.
Nous trouvons le bâtiment dans un piteux état et une misère extrême, avec ses vitres cassées
et ses pièces envahies par la neige. Au fil des heures nous constatons les
dégâts : tuyauteries éclatées, poêle cassé, couvertures et matelas pourris,
mobilier et vaisselle disparus ou brisés, vision décourageante, impression
d'impuissance, la toiture prend l'eau mais n'est pas trop délabrée. Curieusement,
les lambris, les escaliers intérieurs ont encore belle allure et ont conservé
une belle patine. Nous découvrons aussi des graffitis gravés par les FFI
qui ont signé leur passage dans ce refuge qu'on pouvait croire à l'abri
des conflits. Je suis sûr qu'aucun de nous, présent ces jours-là n'a oublié
ces images-choc, un tel délabrement, une décrépitude aussi complète après
une seule année d'abandon.
Puis l'aventure commence après le réaménagement complet du refuge.
Nous commençons avec une équipe de trois gardiens. Pas de publicité,
pas de réservations, pas de téléphone, on se débrouille au jour
le jour. Et il y a déjà du monde, le chemin est très fréquenté,
les randonneurs s'arrêtent surpris de découvrir ce vieux refuge
ouvert. On improvise. Au fil des années on gagne de la place partout
où c'est possible. On enlève même les portes des dortoirs - gain
de place oblige - pour les remplacer par des tentures anti-courant
d'air. Pour faire face aux besoins et coucher tous les arrivants
on ira jusqu'à aménager la réserve du rez-de-chaussée pourtant bien
humide en dortoir, qu'un usager baptisera : le nordique.

Dans les pics de fréquentation, quand
le mauvais temps s'installe ou qu'éclatent les orages de fin de journée,
le refuge est bondé et l'ambiance est plutôt humide. Le linge sèche sur
le moindre étendage. Et ne parlons pas de normes de sécurité que personne
n'évoque d'ailleurs. Dans l'ensemble les usagers subissent cette rusticité
et cet inconfort avec bonhommie et facilité, souvent amusés voire compatissants
de nous voir travailler dans des locaux aussi rudimentaires et des conditions
aussi spartiates. La cuisine est sombre avec une seule petite fenêtre côté
nord. Mais elle permet à Coco, pâtissier d'altitude, d'y préparer des gâteaux
maison dont il n'est pas peu fier, et dont l'apparition sur les tables est
saluée avec satisfaction.
Bien sûr la promiscuité, le bruit ambiant incommodent
ceux qui ont le sommeil léger. Tel ce gaillard qui descendit un soir, furibond,
dans la salle à manger pour apostropher un ami musicien et aussi chanteur
: « Toi, le gonze (sic) qui joue de l'accordéon, tu t'écrases ! Et celui
qui chante, aussi ! » K.-O. le musicien !
La fréquentation augmente d'année en année. Il faut agir. Un jour
on me promet un refuge neuf. Ce qui sera fait. Le projet de reconstruction
prend forme et se précise jusqu'au jour où, incrédules, non sans
mal et en trois jours nous voyons monter une pelleteuse à chenilles
qui donnera le coup d'envoi du chantier en juillet 1990. Les travaux
sont de grande envergure et, en accord avec André, nous resterons
ouvert pendant tout le chantier. Nous assurons avec nos moyens l'hébergement
et la restauration des randonneurs de passage, et des ouvriers qui
le désirent.
Puis les maçons construisent en une journée leur cabane pouvant
héberger huit ouvriers. Elle prit feu une froide nuit et l'incendie
fut éteint grâce au sang-froid du contremaître surnommé Tip-Top,
qui dormait avec son équipe. C'étaient des Turcs qui, d'après Tip-Top,
ne savaient même pas utiliser un extincteur. Entre le chef, qui
avait toujours raison, et les Turcs qui n'avaient jamais tort, l'ambiance
était tendue. Aux premiers flocons de neige ils désertèrent le chantier.
La salle à manger ayant été rasée à coups
de pelleteuse, nous avions imaginé la remplacer provisoirement par une tente
marabout. Elle fut très provisoire, car avant même d'être utilisée, elle
fut ratatinée en quelques secondes par l'hélico du chantier qui la survola
de trop près. De toute façon, une tente c'est dangereux pour un hélico,
et le pilote avait peut-être voulu nous montrer qu'il valait mieux éliminer
cet appendice. Malgré quelques erreurs et autres gaffes, la construction
fut rondement menée, et le gros œuvre achevé juste à temps pour permettre
à tout le monde de plier bagages, sans oublier les machines et la grue qui
ne pouvaient hiverner là-haut.
Quel souci cette grue les nuits de grand
vent ! L'été suivant tous les corps de métier du bâtiment montèrent pour
réaliser les aménagements intérieurs. Nous vivions dans une véritable ruche
dans laquelle nous pratiquions une sorte d'hébergement tournant, en fonction
des aménagements des pièces. Trois mille personnes dormirent dans le chantier
91. Une étape qui doit rester dans leur mémoire. Ainsi donc nous passons
après une période de travaux épiques (oh ! le sourcier) de l'ancien vétuste
au moderne confortable.
...à aujourd'hui

Mais les randonneurs n'ont pas
tellement changé et ne nous ont pas accablés d'exigences citadines, comme
nous le craignions. Quelques heures de montée à pied, que l'on soit ministre
ou simple citoyen, ont des vertus civilisatrices semble-t-il. La conception
de l'actuel refuge est écologique puisque, à part le gaz pour la cuisine
et le four à pain (une trouvaille d'André qui résout son approvisionnement)
tout est solaire : eau chaude, éclairage, électricité, ainsi que la mise
hors-gel de la dalle l'hiver. Un complément dénergie électrique est apporté
l'été par une petite éolienne. Le site est bien exposé aux vents qui ne
demandent qu'à travailler. D'ailleurs le refuge a été calculé pour résister
à des rafales de trois cents kilomètres à l'heure, ce n'est pas par hasard.
Aucune nuisance sonore car nous n'avons pas de groupe électrogène, sauf
en cas de travaux exceptionnels et l'éolienne est suffisamment éloignée
du refuge. Tant mieux, nous habitons là-haut pendant trois mois.
L'hélico
n'est utilisé qu'aux premier et dernier jours de gardiennage pour l'approvisionnement
en vivres, bois et gaz, et pour évacuer les poubelles spécifiques, verres
et métaux. Nous portons allègrement nos charges tout l'été ; à tour de rôle,
au milieu des randonneurs qui nous encouragent et nous questionnent : «
Combien de kilos ? Quels produits ? Quelle fréquence ? » Pas plus d'une
fois par jour, que du frais et des charges raisonnables, adaptées, de vingt
à quarante kilos. Parfois nous empruntons les bêtes aux grandes oreilles
de Pierre-Michel, le berger de la Raja. Toute la famille monte, ânesse et
ânons. Rassemblement automatique quand le mâle (entier) brait, tout le monde
arrive.
Tel un navire face au large, le refuge sommeille paisiblement durant
le long hiver, accueillant quelques skieurs qui trouvent là un refuge
très agréable, qu'ils laissent généralement propre. Puis arrive
le grand tourbillon de l'été. La Croix du Bonhomme est à la croisée
des chemins ; nous accueillons et hébergeons des voyageurs dont
certains sont en route pour plusieurs semaines de marche. Nous les
restaurons, les conseillons. Ils sont de tous âges, en groupes,
accompagnés, solitaires, suréquipés, parfois sous-équipés. Toutes
sortes de gens, de tous pays.
Il est certain que l'approche du Mont-Blanc
par les sentiers, tout comme la traversée des Alpes, exercent un attrait toujours
très fort. Pendant le mois de juillet nous voyons une majorité d'étrangers
en provenance de l'Europe du nord et de l'ouest. Les Japonais découvrent
le tour du Mont-Blanc tandis qu'il y a assez peu d'Américains du Nord qui
dorment au refuge. Ceci en raison de leur goût prononcé pour un confort
accru qui les condamne à passer la nuit dans les hôtels de la vallée au
soir de chaque étape. Ils y retrouvent le véhicule qui transporte leurs
bagages. Certains récupèrent leur ordinateur tous les soirs. Mais ils ne
verront jamais un vrai lever de soleil en montagne.
D'autres, un peu moins dépendants du confort, ont choisi de faire
porter leurs sacs par des mulets et peuvent ainsi faire étape là
où ils le souhaitent. Chez nous les mulets ont leurs places. Nous
leur avons scellé des anneaux d'attache, pour éviter qu'en liberté,
ils ne rongent d'un appétit féroce, volets tables et bancs en bois.
La plupart de tous ces randonneurs semblent goûter un bonheur
simple très éloigné de leur quotidien.
Les plus pittoresques sont souvent des solitaires, comme cette Jeanne,
petite mais immense baroudeuse, de retour de cinq années de marche
et tribulations à travers toute l'Afrique. Déposée par un avion
à Roissy elle se refaisait une santé en redescendant chez elle,
dans les Pyrénées, en passant bien sûr par les Alpes avec
un sac à dos aussi usé que ses chaussures et pour tout bagage, à
vrai dire, un moral d'acier. Ou bien ce pèlerin anonyme qui marchait,
d'un pas rapide, sans discontinuer lui aussi depuis cinq ans. Il
arriva en chantant, resta une demi-heure, nous raconta brièvement
son histoire, sortit un papier signé d'un évêque, son viatique de
pèlerin de la paix ; Il était en route pour le Portugal et Fatima,
venait de Jérusalem mais avait fait un petit crochet par le Cap
Nord, pour l'équinoxe. C'était à l'ouverture du refuge, en juin,
il y a quelques années. Nous remontâmes à la source creuser la neige
pour brancher l'eau. Il avait déjà disparu.
Tristan Guyon